
Je fus neuve et belle... Choisie et choyée à chaque rentrée, en Mayenne je crois, par Nicolas, Magali, Caroline et quelques autres. Je pense parfois à eux, qui m'ont sûrement oubliée, occupés à être graphiste, chef produit, ou parents. Les enfants sont partis grandir ailleurs lorsque l'école a fermé ses portes, moi j'y suis resté. Je n'ai pas grandi et j'ai pris la poussière. Vînt le temps où je sortais une fois l'an, pour la kermesse, je m'y préparais longtemps à l'avance, il fallait que je sois à la hauteur et j'étais plutôt bonne aux chaises musicales. Une année on a oublié de me ranger, me laissant dehors à défier quatre saisons. J'ai eu la compagnie du froid, de la pluie, de la neige, du vent, du soleil annonçant enfin la prochaine fête. Malgré ma faiblesse, j'ai voulu aider un adulte à accrocher les décorations, mais ma pauvre assise, fragilisée, a cédé sous le grand pied du géant. C'était fini. Finies les fêtes. Finis les rires de lutins. Plus rien... (Normalement, à ce stade de l'histoire, on est triste et inquiet!)
Entassée sous de vieilles choses comme celle que j'étais devenue, les années sont passées comme une seule et longue nuit. Certaines des ces choses racontaient les jours heureux qu'elles avaient connus, dans les classes, dans les cantines. Nous avions tous le souvenir de chacun des enfants desquels nous avions partagé un bout d'existence. Les souvenirs de chaque visage, de chaque voix, de chaque prénom... La peur a envahi le bout de métal rouillé que j'étais lorsque la lumière a refait surface. Secouée à l'arrière d'une camionnette, me demandant quel sort pouvait encore m'attendre au bout du voyage? On me trimbale, il fait de nouveau nuit, je suis sur un trottoir, avec d'autres objets, le jour se lève et des gens arrivent. Ils passent lentement, regardent, discutent, et emportent certains objets... Une brocante! J'en ai entendu parler pendant ma longue nuit... Mais qui voudra de moi?? Personne ne me regarde, le soleil semble faire journée courte aujourd'hui. J'ai peur pour la énième fois de ma vie.
Puis il arrive, me regarde, (J'essaie de me tenir droite! ), repart et revient, discute puis m'embarque... Le parfum de l'espoir me revient alors, également pour la énième fois. Me voilà dans une maison, moi qui n'ai connu que l'école... Il s'assied en face de moi, m'observe, semble me parler, me tourne dans tous les sens. Que j'aime cette danse. Que j'aime les chatouilles des brosses, des outils, des pinceaux... Il me regarde à nouveau, semble m'admirer, m'exhibe... Si je pouvais rougir... Il dit que je suis belle et contemporaine, il m'appelle "Beautiful Again"...
J'entends à nouveau les pas, la voix et les rires d'enfants. Au boulot.
Cette histoire est tirée de faits réels, seuls les lieux et les noms des personnages ont été changés. Que ceux qui s'attendaient à ce qu'"ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants" sachent qu'on ne peut "légalement" pas épouser une chaise.
Les objets ont une histoire, et la racontent à qui leur prête attention...
